On
peut distinguer globalement deux sortes de traditions vivantes concernant
la musique chinoise, à savoir classique et locale. La musique
de tradition classique concerne un art musical ou « musique
raffinée » composée par des lettrés tout
au long de l’histoire chinoise. Cette musique classique se décline
selon des codes thématiques, philosophiques et poétiques
et s’interprète principalement solo sur la cithare à
7 cordes guqin,
dont la vénérabilité remonte à 5000 ans
environ ou encore sur le pipa,
luth à manche court qui a plus de 2000 ans d’âge.
La musique traditionnelle,
dans son acception classique, est en lien avec la poésie et
diverses formes d’expression théâtrales lyriques,
comme une sorte de poésie sans paroles. Tout comme dans la
poésie, la musique vise à exprimer les sentiments humains,
à atténuer les souffrances et à apporter une
élévation spirituelle. Le jeu instrumental ne requiert
pas seulement la maîtrise d’une technique, mais également
une sensibilité portée à son plus haut degré,
capable de rendre, à travers de subtiles sonorités,
une profonde émotion : c’est le jeu de la main gauche,
par ses techniques d’appuis, glissandi, vibrati et croisés
de cordes, qui tend à reproduire des effets propres à
la voix chantée dans des tessitures très poussées,
et par conséquent, de jouer ensemble synchronisée est
pratiquement impossible sans perdre certaine subtilité. Ce
genre de musique nous a été transmise par le biais d’une
tradition orale de maître à élève, nonobstant
l’usage de partitions écrites combinant des chiffres
et des tablatures, indiquant aussi bien la technique de jeu que les
notes, qui remontent à près de 2000 ans.
Ainsi, les plus
anciennes partitions pour cithare guqin auxquelles nous puissions
avoir accès datent du 3ème s. En revanche, il n’est
pas possible de ne se baser que sur une partition pour jouer, et l’apprentissage
direct avec un maître reste indispensable.
Dans la Chine
traditionnelle, la plupart des personnes bien éduquées
ainsi que les moines concevaient la musique classique comme une voie
de méditation, de purification et de perfectionnement personnel,
basée sur la communion avec la nature, l’identification
aux valeurs d’entités divines et sages et aussi les échanges
entre amis et amants. Il n’était pas pensable de jouer
en public ou contre quelque rétribution que ce soit et encore
moins d’être considéré comme « musicien
professionnel ». Il s’agissait en fait de se démarquer
de toute activité de divertissement où les musiciens
occupaient la classe la plus basse. En fait, les maîtres de
musique classique, qui exerçaient par ailleurs des fonctions
de lettrés ou de hauts fonctionnaires, auraient considéré
comme un déshonneur de tirer profit de l’art musical.
Ils jouaient pour eux-mêmes, pour leurs amis et leurs disciples
et la musique leur servait de révélateur pour créer
des liens amicaux et amoureux, à travers la reconnaissance
et l’exploration d’une même sensibilité –la
littérature chinoise abonde d’ailleurs de récits
romantiques autour de la musique.

Une
peinture de la "Cinq dynastie (907-960 AD) montrant le jeu du
pipa
Jusqu’au
début du 20ème s., la musique classique est restée
l’apanage d’une élite sociale et inconnue des gens
ordinaires. Aujourd’hui, tout un chacun peut l’apprécier
et le fait que des musiciens professionnels chinois jouent le répertoire
de la musique classique chinoise est devenu aussi courant que partout
dans le monde. Pourtant, pouvoir écouter de la musique classique
dans des salles de concert est toujours un évènement
rare, du fait que pendant la Révolution Culturelle (1966-1976)
la musique classique a été taxée de « bourgeoise
» et mise hors la loi. Par ailleurs, l’influence de la
musique moderne pop depuis les années 80 a eu un impact plutôt
négatif sur les représentations de musique classique.
Alors que la tradition
classique est restée liée à une élite
sociale tout au long de l’histoire chinoise, les musiques locales
offrent une grande variété de traditions. Outre les
Chinois Han, on dénombre une multiplicité d’ethnies
dans toutes les régions de la Chine, chacune étant porteuse
de sa propre tradition musicale. À la différence de
la musique classique, les traditions locales sont souvent vocales
–incluant des chants d’amour, des récits chantés,
etc.- et incluent également des formations instrumentales –telles
que les ensembles dits « soie et bambou », ceux qui accompagnent
les danses régionales et les opéras locaux. Les mélodies
locales constituent une source d’inspiration majeure pour le
répertoire en plein essor de la musique contemporaine.
En fait, on retrouve,
dans nombre de compositions contemporaines, des mélodies de
tradition locale, simplement modifiées, recomposées,
harmonisées et remaniées par des ajouts techniques modernes.
Certaines ont été ainsi retranscrites avec tant d’art
qu’elles sont appréciées comme des éléments
constitutifs du répertoire classique en pleine évolution.
C’est le cas de la fameuse « Danse des Yi » composée
par Wang Huiran pour le luth pipa solo.
Par la suite,
le répertoire classique s’est encore enrichi de pièces
composées et arrangées pour des ensembles instrumentaux.
Inutile de spécifier que nombre de compositions modernes sont
quelque peu occidentalisées, en particulier celles pour ensembles
ou pour orchestre, dans le but d’être plus accessibles
au grand public.
Par ailleurs,
on assiste, parmi les musiciens et les auditeurs avertis, à
une reprise de conscience des valeurs spiritualistes de la tradition
ancienne, au même titre que l’intérêt grandissant
pour la pensée chinoise dans ses aspects philosophiques, littéraires
ou curatifs, tels qu’ils se pratiquent dans la médecine
traditionnelle, le qigong ou le taijiquan.
Il va sans dire
que certaines des très bonnes créations d’aujourd’hui
feront partie de la tradition de demain, mais d’un autre côté,
tous les grands musiciens de par le monde s’accordent pour dire
que « la musique traditionnelle authentique demeure à
jamais contemporaine ».

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